carré magique de Salvaterra 2

Voici une histoire intéressante qui nous montre les erreurs involontaires dans lesquelles tombe quelqu'un de bonne foi qui s'aventure à faire des interprétations à partir de récits pris pour florin comptant sans en avoir préalablement vérifié le contenu historique. Cette histoire illustre une fois de plus comment une légende peut essayer de réécrire l'Histoire à son profit pour finalement arriver à un résultat assez ironique.

Avant d'aborder le carré magique en lui-même, il nous faut revenir sur le chauvinisme, cette marque de fabrique des légendes de Périllos, sujet que nous avions déjà abordé dans l'article "Spoliation sur ordonnance royale...". En effet, ce carré magique, soi disant dans les décombres de la forteresse du plateau de Salvaterra, s'appuie sur des textes récents refusant une fois de plus son appellation officielle au château d'Opoul. On nous y met carrément au défi de trouver la moindre preuve dans les textes historiques prouvant qu'il en soit autrement (ref 1). Nous avons relevé ce défi et avons apporté la preuve dans ce blog (cf. « Salvaterra plateau de légende ») qu'il suffit de lire la charte d'origine de la création de la forteresse pour voir que le nom initial d'Opoul fut remplacé par celui de Salvaterra pour ensuite avec l'usage revenir à celui d'Opoul (Ref 2). Nous avons aussi apporté un autre élément, à savoir que Ramon de Pérellos, en personne, lui donnait bien l'appellation de château d'Opoul et ceci en 1396 (Ref 3). Sous couvert d’une approche pseudo historique, la légende détourne donc bel et bien l'Histoire à son profit

Mais même si nous n'avions pas les preuves historiques que le nom d'Opoul est bel et bien mérité, il n'en demeure pas moins que ce fort est et était sur les terres d'Opoul. Fait qui par lui-même donne plein et entier droit à cette appellation. En fait nous ne comprenons pas vraiment le but de ce déni. Nous ne voyons pas en quoi cela sert les légendes de Périllos de vouloir dénigrer Opoul. Ce château n'a jamais appartenu aux Pérellos. Il n'est pas sur les terres de Périllos et ne l'a jamais été.

Plus étrange encore, cette légende minimise arbitrairement l'importance historique du village d'Opoul, sous prétexte qu’il n'aurait appartenu à aucun seigneur, et que nulle personne illustre ne se trouverait associée à son passé. Opoul n'avait pas besoin d'un vassal pour le régenter puisque ses terres appartenaient directement aux rois successifs du Roussillon, personnages illustres s’il en est. Nous ne comprenons pas en fait cet argument pris comme référentiel servant à juger et classer un territoire et ses habitants. La légende crée de toute pièce une contre vérité historique en citant une phrase tronquée et savamment déformée. Prenant pour référence "L'histoire du Roussillon" de D.M.J. Henry, elle cite : "Celui-ci (M. Henry) explique qu'il y a une telle absence juridique et administrative dans ce secteur dépourvu du moindre petit seigneur, que le gouvernement d'alors, vers 1463, finit par nommer "Philippe-des-deux-Vierges,seigneur de Montpeyroux, viguier de Roussillon et de Vallespir" (Ref 1). Si nous sommes bien vers 1463, M. Henry, si féru d'Histoire et d'archives doit pourtant se retourner dans sa tombe en constatant comment son texte a été effrontément travesti. En écrivant cette phrase, fort adroitement tirée de son contexte, M.Henry ne nous explique en rien l'absence juridique ni le manque du moindre petit seigneur mais tout simplement comment le Roussillon passa pour quelques années sous la tutelle du Roi de France. En effet, la phrase originale complète est limpide sur le vrai sujet : "Le gouvernement des deux comtés fut donné au comte de Foix, et Philippe-des-Deux-Vierges, seigneur de Montpeyroux, fut nommé viguier de Roussillon et de Vallespir, charge à laquelle fut réuni le gouvernement du château de Bellegarde, après sa reddition." (Ref 4, page 83) En réalité, la légende, après avoir remplacé la première partie de la phrase par une introduction explicative aussi inventive qu'opportune pour arriver au but poursuivi, en omet également la dernière partie qui nous aurait éclairé et aurait révélé la supercherie. Et ainsi, le tour est joué !

Pour ceux que cela intéresse, et en résumant, le royaume d'Aragon est au bord de la guerre civile. Le roi d'Aragon fait appel au roi de France
pour lui porter secours. Ce dernier par l'entremise du comte de Foix y répond favorablement. Le gage de la dette est le Roussillon (entre autres).

 Petite anecdote amusante, pour renouveler le pacte d'alliance, les deux rois, Juan II  et Louis XI, se sont retrouvés le 3 mai à Sauveterre (Ref 4). Pas de chance pour la légende, ce n'est pas Salvaterra mais Sauveterre de Béarn que nous retrouvons et dont nous avions déjà parlé.

Nous en venons maintenant à ce carré magique. Ce n'est pas le carré en lui-même qui nous intéresse. Bien trop hypothétique, nous n'en tiendrons pas compte. Nous n'en avons jamais vu la moindre photo, même en plan très serré. Nous n'avons trouvé aucune référence dans des textes anciens qui en parlerait. Il serait caché sous les ruines après un effondrement de mur. Seule la société Périllos l'aurait retrouvé et en présente un dessin. (Ref 5)

Nous allons plutôt analyser une étude de ce carré qui a été réalisée à partir du contenu des seules légendes de Périllos sans en avoir vérifié les données historiques réelles. (Ref 6)

Nous ne nous occuperons pas de l'analyse dans son ensemble. Ce n'est pas le propos ici. Nous laissons chacun libre de sa compréhension et y trouver ce qui lui sied. Mais si le résultat voulu était de faire l'apologie de Périllos et de ce qui est supposé s'y trouver, nous nous trouvons en fait devant l'apologie involontaire d'Opoul le dénigré sur lequel se reportent historiquement les faits réels.

Sans chercher à rentrer dans les explications offertes nous lisons dès le début de l'étude sur ce carré que le nom aurait du être Salvaterra et non Salveterra. L'Histoire fait bien son travail puisque le nom est bel et bien Salvaterra ainsi qu'il suffit de le lire dans la charte de création de 1262. Nous lui donnons donc entièrement raison, mais le sujet parait peu maîtrisé.

Ce que nous relevons de plus dommageable c'est que cette étude continue ensuite avec la reprise de la négation du nom d'Opoul pour ce château. La déduction offerte dans cet essai coule de source. Il y a volonté de cacher derrière cette fausse appellation une "réalité" inconnue mais d'une appétence certaine. Le plus regrettable en ce qui nous concerne c'est qu'en se basant sur la seule légende, c'est à dire sans en avoir vérifier la vérité historique, cet exposé abusant de l'"impropre historiquement" en vient "à l’insu de son plein gré" à insulter les gens d'Opoul en parlant de "...flatterie, la culture d'orgueil d'un nom, d'un lieu dont l'absence de passé est le fondement  du mirage du futur", "...cultiva un certain ego social..." Comme si ces braves gens qui n’ont rien demandé à personne s'étaient injustement appropriés l’aura historique de la citadelle. Mais exit le mystère et l'écran de fumée. Ce n'est pas un ego social, ni l'orgueil d'une commune qui a donné le nom d'Opoul au château mais l'Histoire et la géographie. Et voilà comment se répandent des erreurs, et comment se réécrit l'Histoire au profit d'une légende chauvine, absconse car quel en est l’intérêt in fine ? Partant de là, avec comme préalable une telle erreur ainsi qu'une méconnaissance du nom du plateau, où serait enfoui le soi-disant carré, le tout pimenté d'une crédulité totale dans la véracité ô combien douteuse des légendes de Périllos, comment pouvons nous accorder foi au reste de l'exposé ? Là est le danger de ne pas vérifier si l'on erre dans le légendaire ou si l’on se penche sur l'Histoire avant de débuter un travail.

L'exposé malgré la meilleure volonté du monde entre obligatoirement dans les légendes puisque la base déjà s'avère en être une. Et malheureusement continue de tracer son chemin parmi d'autres bien connues. Nous passons par Notre Dame de Marceille, par Henri Boudet et Rennes-le-Château, suivant sagement toutes les légendes de Périllos, sans même oublier Polycarpe de la Rivière.

 Cette explication alambiquée sur le carré, pour être conforme aux légendes de Périllos, arrive à y mêler Ramon de Perellos y Roccaful associé adroitement au nombre 666. Ce très connu Grand Maître de l’ordre de Malte qui de toute évidence n’a jamais mis les pieds à Perillos y serait contre toute attente enseveli et cela après en avoir fait pivoter l'église. Ne souriez pas, on vous le répète, c’est une légende…Car historiquement il n'a aucun rapport avec ce secteur qui était français depuis plus de 30 ans avant même qu'il ne devienne grand maitre de l'ordre de Malte. Les terres appartenaient aux Gléon-Durban depuis belle lurette. Ramon de Perellos y Roccaful repose à Malte dans la chapelle Aragonaise. Il y a encore moins de raison que son nom apparaisse lié de quelque façon que ce soit  à Salvaterra.

Il nous faut lire tout un chapitre pour nous voir démontré que la pierre du carré n'a pu être écrite avant 1414. Nous pouvons quant à nous affirmer en lisant la charte de création de la forteresse qu'elle ne pouvait être (si elle existait) dans le château avant 1262. Si c'est une pierre de réemploi, elle n'a plus rien à voir avec Salvaterra ni même avec le secteur. Il serait de toute façon impossible de dire de qui ou de quand daterait ce carré au vu des nombreux et différents propriétaires ou régisseurs de ce secteur, au fil des siècles, Périllos y compris. Il est vrai que cette date de 1414, élimine la longue occupation musulmane. Cette population, pratiquant ces carrés des siècles avant nous, desservirait le dessein poursuivi par les légendes de Périllos.

Arrivons au point essentiel qui nous semble assez ironique quant au résultat : Pedro de Luna.
D'abord avec la phrase "querelle latine, c'est vrai, double chef". Nous pourrions tout aussi bien l'appliquer (sans valider ni invalider le raisonnement qui ne nous concerne pas) à ces deux rois Juan II et Louis XI dont l'un a donné en gage à l'autre un Roussillon dont il ne veut pourtant se défaire (affaire suivie par les papes). Et ce n'est pas une première. Souvenons-nous de la fin du royaume de Majorque. Là aussi, le Roussillon, et cela impliquait les châteaux, se retrouva sous deux chefs en querelle durant des années et là aussi le pape, sans être entendu, s'en était mêlé.

Mais il y a insistance sur Pedro de Luna (utilisé dans les légendes de Périllos, renforçant un secret de l'Eglise en ce lieu). Bien sur Ramon de Perellos (celui du purgatoire) travailla pour lui comme ambassadeur dans ses démêlés lors du schisme et passa du temps près de lui, parmi d'autres. Ramon de Pérellos a passé beaucoup d'années (en fait toute sa vie) dans diverses cours, ou en voyages. Dans sa relation du purgatoire il parle de son séjour à Millas lorsqu'il était dans le Roussillon, mais il ne cite jamais Périllos.

MAIS... Pedro de Luna est le beau frère de Juan I. Sa soeur dona Maria de Luna avait en effet épousé Martin son frère qui lui succèdera à la couronne d'Aragon. Dona Maria d'ailleurs assura le gouvernement durant l'absence de son mari occupé à Naples les deux premières années de son règne. (Ref 4)

A qui appartiennent le château et les terres d'Opoul à cette époque ? Au roi d'Aragon !
Qui soutient Pedro de Luna ? Le roi d'Aragon qui reste son dernier soutien jusqu'à ce que lui aussi renonce à l'aider devant son obstination.
Collioure n'est pas Périllos
Peniscola n'est pas Périllos.
Perpignan n'est pas Périllos.
Opoul (et son château) n'est pas Périllos.

Alors si nous devons deviner un mystère reliant Pedro de Luna et ce carré, il n'est pas à Périllos. Finalement les légendes et cet essai, en dénigrant Opoul au profit de Périllos, nous livrent "le Grand Mystère" sur un plateau à Opoul, si on les suit simplement et historiquement.

 Périllos et Opoul ? Ils ont chacun leur passé, leur histoire. L'Histoire et la géographie les a réunis puisque les derniers habitants de Périllos sont venus vers Opoul proche voisin, de leur plein gré, même si c’était par nécessité. Il n'y a rien de plus à en dire.
Ils ont un point commun d'envergure. Ils ont pareillement résisté au temps et à toutes les luttes vécues par ce pays, même si Périllos plus isolé a renoncé dernièrement. C'est en soi un vrai exploit en ces lieux isolés. Nombreux villages du Roussillon ont disparu devant les ravages des guerres, des routiers et des épidémies. Pour certains, personne ne sait même plus les situer, et pourtant ils furent importants. Les habitants des deux villages ont connus les mêmes difficultés dans leurs vies. Que nous importe de savoir s'il y avait un vassal ou pas, présent ou pas car les Pérellos n'étaient guère présent sur leurs terres avec certitude depuis au moins les années 1350.
 
Voilà ce que nous apprend cet hypothétique carré latin du château d'Opoul/Salvaterra. Ecrire un essai en se basant sur les légendes de Périllos, le fait entrer lui aussi dans la légende. En le confrontant à l'Histoire  il nous délivre finalement un message sans doute opposé à celui souhaité mais qui finalement remet les choses à leur juste place. Légendaire mais finalement beau carré magique.

Apprécions simplement de visiter ces deux villages encore présents pour notre plus grand plaisir, tous deux si riches d'histoires et finalement d'Histoire quand on sait la chercher et la ressentir.

 

             Notes annexes :

         Dans les temps plus anciens le nord n'était pas forcemment représenté en haut des cartes. Dans l'essai est employé le terme "orienter = orient terre" et pourtant le nord est quand même considéré comme le dessus du carré et les explications partent de ce postulat. Or souvent pour les chrétiens, en fait c'était l'est qui était en haut des cartes. Vers Jérusalem. Orient.

         Ce n'est pas en 1234 que débuta la croisade albigeoise mais en 1209.

 

             Bibliographie :

Ref 1 : http://www.societe-perillos.com/opoul_4.html

Ref 2 : Le cabinet historique revue mensuelle, Tome troisième. Chartes des privilèges aux hommes d'Opol, et Privilèges accordés par Pierre, roi d'Aragon aux gens de Salces.

Ref 3 : Société agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées Orientales, 13e volume, Perpignan 1863, par M.E. de Fouchier

Ref 4 :  Histoire du Roussillon tome 2 de Dominique Marie Joseph Henry, Paris imprimerie royale 1835

Ref 5 : http://www.societe-perillos.com/opoul_2.html

Ref 6 : http://www.societe-perillos.com/carremsalv_1.html  (en trois parties)

Pour nous tenir dans le cadre de la loi des exceptions des copyright, nous n'avons volontairement cité que le strict minimum, sans un mot de plus que nécessaire pour justifier la critique et analyser comparativement ces textes et les divers points abordés.